LES PREMIERS SEIGNEURS DE MONTMORENCY

Nous nous proposons d’expliquer, comment de nouveaux venus en Ile-de-France, issus de l’anarchie féodale des premiers temps capétiens dans le Sénonais, vont s’établir légitimement dans notre région grâce à l’appui du roi Robert II le Pieux : ils posséderont provisoirement le castrum de Saint-Denis puis, définitivement, celui de Montmorency, qui leur est propre, pour arriver à la création de la châtellenie de Montmorency. Deux volontés complémentaires se conjugueront, l’une privée, émanant de la famille des Montmorency, l’autre liée à la politique royale, désirant s’assurer la protection du pourtour de sa capitale, Paris. Nous suivrons la progression de cette famille, de Bouchard II le Barbu, installé à l’aube du XIe siècle dans son castrum de Montmorency, jusqu’à Mathieu Ier, promu connétable du roi Louis VII, au cours de la première moitié du XIIe siècle.

Bouchard Ier, seigneur de Bray-sur-Seine

Aux confins mal définis du comté de Troyes et des duchés de France et de Bourgogne, dans cette région du Sénonais, le bourg de Bray-sur-Seine, qui présente un intérêt stratégique de première importance, est le fief de Bouchard Ier, gendre de Thibaut Ier de Blois. Bouchard Ier meurt entre 959 et 968, peu après avoir fondé à Bray-sur-Seine un prieuré dédié au Saint-Sauveur. Sa veuve, Hildegarde et ses deux fils, Aubry et Bouchard, en sont chassés par Boson, un descendant des vicomtes de Sens, soutenu par son cousin Thibaud le Tricheur, comte de Blois et de Provins, et ennemi juré du duc de France, qui incendie le bourg et reprend le château, situé sur une île de la Seine.

Bouchard II

Bouchard II s’en remet à son seigneur Hugues Capet (987-996), petit-fils du roi Robert Ier (922-923) et fils d’Hugues le Grand, et rejoint Paris pour vivre dans son entourage immédiat. Hugues Capet lui confie la forteresse de l’Île-Saint-Denis et lui donne la main d’Ildelinde, la châtelaine veuve de Basset. Il peut dorénavant fonder une dynastie. Mais Bouchard se révélera un vassal indiscipliné. Sur la rive droite de la Seine, faisant face à sa forteresse, se dresse la puissante et richissime abbaye royale de Saint-Denis. Dès lors la forteresse change de fonction : après avoir servi de poste avancé en cas d’attaque de Paris, elle se transforme en base de départ pour les campagnes de pillage et de rançonnement sur certains fiefs détenus par l’abbaye dans la région. La première péripétie de Bouchard se termine donc par son expulsion de l’Île-Saint-Denis, sous l’impulsion de l’abbé de Saint-Denis qui se plaint pour une énième fois au roi Robert II le Pieux (996-1031). Le roi fait raser le château de Bouchard, situé sur l’Île du Châtelier. Bouchard, que l’on surnomme à présent Bucardo Barbado (le Barbu), est relégué « à environ trois lieues du château de Saint-Denis, près de la fontaine Saint-Valéry », sur un promontoire rocheux qui commande l’accès nord-ouest de Paris. Situé à l’extrémité orientale d’une colline couverte d’une immense forêt, ce promontoire domine une large vallée marécageuse. Forêt, promontoire et vallée portent le nom de Montmorency. Ce second exil se situe entre 988 et 997. Bouchard II prend alors pour patronyme le nom de sa terre : Montmorency. Tous les actes qu’il souscrira seront désormais signés Buchardus Montmaurinciaco. Bouchard II et Ildelinde donnent naissance à quatre fils : Bouchard, Eudes, Albéric et Foucaud. Albéric deviendra le premier connétable des rois capétiens sous Henri Ier, en 1060, mais c’est son frère aîné, Bouchard qui prend la succession de la châtellenie de Montmorency.

Bouchard III

Jusqu’en 1044, date probable de sa mort, il cosigne en tant que témoin une demi-douzaine d’actes royaux, qui confirment des donations en faveur des abbayes de Coulombs, de Marmoutier, d’Orléans et de Saint-Germain-des-Prés. Ses deux fils, Thibaud et Hervé, qui lui succèdent, font preuve de la même fidélité.

Thibaud

Thibaud meurt entre 1071 et 1077. Sans postérité, la châtellenie revient à son frère, Hervé de Marly qui, dès lors, prend le nom d’Hervé de Montmorency.

Hervé, bouteiller de Philippe Ier

En 1075 et en 1079, Hervé cosigne deux actes en tant que bouteiller du roi Philippe Ier (1060-1108). À cette époque, le bouteiller a en charge l’administration des vignobles du domaine royal. Marié à Agnès d’Eu, Hervé a quatre fils et une fille : Bouchard, Geoffroy, Hervé de Deuil, Albéric et Havoise. Entre 1083 et 1086, il cède à son fils aîné, Bouchard IV, la châtellenie de Montmorency et se retire à Marly, son premier fief, où il fonde l’église Saint-Vigor en 1087.

Bouchard IV, seigneur de Conflans

C’est une affaire de succession qui oppose, en 1081, Bouchard IV au comte de Beaumont, Mathieu Ier, dont il a épousé la sœur, Agnès de Beaumont. Au nom de son épouse, dont le père, Yves de Beaumont, a fondé le prieuré de Sainte-Honorine, Bouchard IV revendique la part du domaine de Conflans qui lui revient. Devant le refus de Mathieu Ier, Bouchard IV assiège Conflans, s’empare de la place après avoir incendié et détruit le château, l’église Notre-Dame et le prieuré. Aussitôt la paix rétablie, Bouchard IV participe à la reconstruction de l’église. Sa contribution se compose de la dîme du sel sur son travers de Poissy, des droits sur les bateaux de vin et de sel de son travers de Conflans et d’une rente prélevée sur son travers de Franconville. Il ajoute à ces libéralités une charge d’âne quotidienne de bois de chauffage à prendre dans sa forêt de Boissy. D’Agnès de Beaumont, Bouchard IV aura quatre enfants : deux fils, Mathieu et Thibaud, et deux filles, Adlevie et Agnès. Mais Agnès meurt et Bouchard IV se remarie avec Agnès de Pontoise dont il aura deux fils, Hervé et Hermer. Lorsqu’en décembre 1099, Bouchard IV assiste aux obsèques de sa belle-mère, Hahuis, l’épouse de Raoul II Déliés, seigneur de Pontoise, au côté de Louis le Gros, roi désigné, l’amitié et la paix règnent encore entre le roi et son vassal. Moins d’un an plus tard, ils se feront la guerre. Sur la foi d’un diplôme de 1008 signé par Robert II, l’abbé Adam de Saint-Denis confirme que Bouchard IV, comme ses aïeux depuis Bouchard II, doit rendre foi et hommage à l’abbaye en tant que vassal, pour ses possessions de l’Île-Saint-Denis, mais aussi pour l’ensemble de ses terres, dont Montmorency. Au tout début de l’année 1101, Bouchard IV reçoit commandement de se présenter à la cour, toutes affaires cessantes. Bouchard IV refuse de se soumettre. Comme la coutume l’y autorise, il requiert la permission de se retirer sur ses terres, de convoquer son ban et ses alliés, et de s’en remettre au jugement de Dieu. Mathieu Ier de Beaumont, avec lequel il s’est réconcilié, et Dreux de Mouchy se rangent à ses côtés. Quant au roi désigné, il rallie à sa cause et à celle de l’abbaye dionysienne, Simon II le Jeune, seigneur de Montfort, Robert II, comte de Flandre, et Adèle, comtesse de Blois et de Chartres. Le prince Louis assiège le bourg de Montmorency. Les chroniqueurs divergent sur l’issue du siège. L’abbé Suger, historien et ami de Louis VI, donne ce dernier vainqueur. Pour Ordéric Vital, autre moine historien, la trahison de ses alliés contraint Louis VI à une retraite peu glorieuse, au cours de laquelle il perd deux prestigieux croisés, les chevaliers Raimbaud Creton et Richard de Lieux. Ainsi, l’une des plus importantes guerres féodales qui ont marqué le début du règne de Louis VI (1108-1137) a été déclenchée sur la foi d’un faux diplôme élaboré dans le scriptorium d’une abbaye royale ! Aussitôt la paix rétablie entre le roi et le seigneur de Montmorency, celui-ci se met au service de celui-là et l’assiste en de nombreuses occasions. Lors de la guerre franco-normande de 1119, dans le Vexin, à la bataille de Brémule, il fait acte de bravoure avec Gui de Clermont : « Ils taillèrent en pièces la première ligne des Normands ». Le roi ne doit son salut qu’à la fuite. Quant à Bouchard IV, il est finalement fait prisonnier par les troupes d’Henri Ier Beauclerc. Cette infortune ne l’empêche pas de marier, sept ans plus tard, son fils Mathieu Ier à Aline d’Angleterre, une fille naturelle d’Henri Ier Beauclerc. Bouchard IV meurt vers 1134. Malgré la bravoure dont il a fait preuve aux côtés du roi dans la seconde partie de sa vie, il n’accèdera pas aux postes honorifiques. Son fils, par contre, bénéficiera d’une telle reconnaissance.

Mathieu Ier, connétable de Louis VII

En 1126, Mathieu Ier épouse Aline d’Angleterre, dont il a cinq fils. L’aîné, Henri, meurt avant son père. La seigneurie de Montmorency revient au puîné, Bouchard V. Thibaud reçoit en partage la seigneurie de Marly, puis la transmet à son frère cadet, Mathieu, lorsqu’il se fait moine à l’abbaye familiale de Notre-Dame-du-Val. En devenant seigneur d’une des plus importantes dépendances de la châtellenie de Montmorency, Mathieu Ier de Marly fonde la branche des Montmorency-Marly. Quant à Hervé, il rejoindra très jeune l’évêché de Paris, dont son père demeure le premier vassal. Sans qu’aucun exploit guerrier particulièrement remarquable ne vienne justifier cette nomination, Louis VII (1137-1180) confie à Mathieu Ier la charge de connétable dès son accession au trône. Dès lors, l’ascension de Mathieu Ier ne fait que se confirmer. Veuf d’Aline d’Angleterre, il épouse en 1141 Adélaïde de Savoie, elle-même veuve de Louis VI. Mathieu Ier devient donc beau-père du roi Louis VII. Lors de l’assemblée d’Etampes, en 1146, qui décide de la participation du roi à la deuxième croisade et qui établit en son absence l’organisation administrative du royaume, l’abbé Suger, la reine Adélaïde, Galeran II, comte de Vermandois, et Mathieu Ier forment le conseil de régence. Au retour du roi, en 1149, Mathieu Ier reprend sa place auprès de lui et l’accompagne dans nombre de ses déplacements. À la mort de Mathieu Ier, en 1160, la châtellenie de Montmorency est devenue une importante seigneurie. Son titulaire revendiquera le titre de baron, voire même celui de Premier baron de France. Il faudra cependant attendre la fin du XIVe siècle pour que la châtellenie prenne définitivement la dénomination de baronnie.

Conclusion sur l’établissement de la châtellenie de Montmorency à la période médiévale

Définitivement établie dans son ressort au XIVe siècle, la châtellenie de Montmorency doit sa constitution à la conjonction de deux volontés complémentaires, dont l’une, privée, émane de la famille de Montmorency. Nouveaux venus en Ile-de-France, Bouchard II le Barbu n’est pas un personnage neuf, issu de l’anarchie féodale des premiers temps capétiens. Noble par ses ancêtres, il ne peut asseoir et développer cette qualité que par la possession du castrum de Montmorency, dont il a été investi légitimement par Robert II le Pieux (996-1031). Le château est l’élément primordial constitutif du détroit sur lequel les Bouchard ont étendu leur suzeraineté. Il est gage de protection, point stratégique et économique. Il draine vers ses possesseurs les fidélités de chevaliers alleutiers, ou déjà soumis à un seigneur dont la position géographique n’offrait pas les mêmes sécurités. C’est ainsi que la famille Le Bel de Villiers, maîtresse de la région au temps des premiers Bouchard, perd ses vassaux à leur profit jusqu’à entrer dans leur dépendance. La seconde volonté est liée à la politique royale, désireuse de s’assurer le pourtour de sa ville, où étaient centralisés ses moyens d’action : Louis VI (1108-1137) a pacifié la région, Philippe II Auguste (1179-1223) l’organise à des fins stratégiques et administratives. Les divisions féodales établies par les maîtres d’un château servent son plan : il les affermit, les modifie au besoin en fonction de ses intérêts. Mais en les récupérant, il les entérine. C’est ainsi que les châtellenies de la région parisienne revêtent ce caractère spécifique d’être de création castrale et familiale, mais de conservation et d’utilité administrative royales. La proximité de Paris entraîne d’autres conséquences sur le devenir de la châtellenie de Montmorency, plus particulièrement sur la vie de ses campagnes : les grandes abbayes parisiennes, richement possessionnées dans la région du fait de multiples dons royaux et seigneuriaux, participent grandement à sa mise en valeur, et ce d’autant que les débouchés se prêtent à l’écoulement d’une récolte abondante. Pays de routes vitales pour le ravitaillement de Paris, la châtellenie de Montmorency est particulièrement attentive au renouveau des échanges, aux accroissements des terres cultivables. Le XIIIe siècle témoigne d’une intense activité agricole, d’un peuplement abondant et d’une relative amélioration des conditions de vie paysanne. Pour cette même époque, le monde seigneurial n’offre pas les mêmes caractéristiques : appauvri par les partages successoraux, les donations pieuses, les accensements systématiques qui le réduisent à des dépenses constantes à l’aide d’une monnaie dévaluée, il voit la disparition de nombreux lignages, vite remplacés par les premiers investisseurs, bourgeois de Paris. Bien que peu pourvus de domaine strictement foncier, parfois même en butte à des difficultés budgétaires, les seigneurs de Montmorency sont cependant protégés de l’appauvrissement par les contraintes lignagères et surtout par le fait que leur position de châtelain ne repose pas sur une supériorité foncière, mais sur une capacité d’exercice de droits suzerains, sur une étroite ramification de liens vassaliques qui convergent tous vers leur personne. La châtellenie se révèle un cadre propice pour les liens d’homme à homme. Deux niveaux sont à considérer, qui font mieux ressortir la prédominance de l’un sur l’autre : la dépendance personnelle, qui lie les tenanciers à leur seigneur foncier, cède le pas à la dépendance suzeraine. Cette force de la suzeraineté au détriment du foncier explique comment les sires de Montmorency ont pu maintenir, sur un territoire infiniment morcelé du point de vue de l’occupation des terres et de l’inégalité des fortunes, une emprise totale, qui leur a assuré au sein de l’Ile-de-France une incontestable position de grands féodaux. D’autres études ayant trait à la formation, aux articulations des châtellenies parisiennes permettraient, à l’aide de l’histoire comparée, de généraliser ou non cette appréciation sur l’importance du pouvoir suzerain détenu par le châtelain.

Texte rédigé par Gérard DUCOEUR, président de la SHAAP